La stratégie du choc - Claude Luchetta


« Katrina a accompli en un jour (...)ce que les réformateurs du système d'éducation ont été impuissants à faire malgré des années de travail ». Tels sont les propos de Milton Friedmann après le passage dévastateur de l'ouragan sur La Nouvelle-Orléans. Il voulait parler de la privatisation des écoles publiques. Les instituteurs qualifièrent le projet Friedmann de « spéculation immobilière appliquée au monde de l'éducation ».


La guerre en Irak marque la naissance sanglante d'un nouveau modèle économique : dans la mesure où tous les aspects de la destruction autant que de la reconstruction sont privatisés, on assiste à un boom économique chaque fois que les bombes commencent à pleuvoir !


On estime à 30 000 le nombre de personnes qui, à la fin de la dictature argentine, avaient disparu. Le pays comptait plus de 300 camps de torture. Selon l'historienne Karen Robert : « la quasi-totalité des délégués d'usines des plus grandes sociétés du pays (...) comme Mercedes-Benz, Chrysler et Fiat Concord avaient disparu »


Quel est le lien entre ces trois évènements (l'ouragan Katrina, la guerre en Irak et la disparition des délégués d'usines) ? Un seul lien, celui que Naomi Klein appelle le « capitalisme du désastre ». Un capitalisme prédateur qui consiste à détruire le domaine public au lendemain de cataclysmes naturels (ou provoqués) et à engranger les profits. Le cas de l'Argentine nous révèle que la chasse aux militants et leur liquidation et la condition nécessaire de la réussite des plans de l'administration américaine. La terreur est une stratégie planifiée. Le Chili de Pinochet constitua un véritable laboratoire. De ce laboratoire de la terreur émergea le premier état administré par l'école de Chicago.


Naomi Klein montre que cette stratégie s'inspire d'Ewen Cameron, psychiatre financé par la CIA qui avait destructuré ses patients en les faisant régresser au stade infantile par une succession de chocs : électrochocs, hallucinogènes, privations sensorielles, etc. Il fallait supprimer le passé pour imprimer de nouveaux schémas dans le cerveau.


L'invasion de l'Irak reprend la même stratégie à une vaste échelle. Les stratèges décidèrent d'utiliser toutes les méthodes de choc : bombardements éclairs terrifiants (une bombe toute les minutes explosait à Bagdad), opérations psychologiques, capture des opposants, tortures. Il fallait effacer jusqu'à la mémoire d'une nation pour reconstruire un nouveau modèle économique. Donald Rumsfeld dirige l'armée d'occupation comme une entreprise moderne et externalisée. Le cycle destruction/reconstruction engendre des profits gigantesques. Jour après jour, le gouvernement paie des entrepreneurs privés chargés d'élaborer des projets détaillés de reconstruction de 25 pays différents, du Venezuela à L'Iran, qui risquent d'être la cible des foudres destructrices des Etats-Unis. L'administration Bush réclame le droit illimité tout à la fois de détruire et de reconstruire. De l'Amérique latine à l'Asie, en passant par l'Afrique, il faut soumettre la planète à.l'ordre de l'ultralibéralisme. Cette soumission passe par la thérapie du choc. Thérapie qui a pour but d'effacer la mémoire et d'impuissanter toute résistance. L'effondrement brutal de l'Union soviétique, la fin calamiteuse de l'expérience Solidarnosc appartiennent au même processus et relèvent d'une même finalité : le rétablissement de l'ordre libéral sous la direction des Chicago Boys. De plus en plus de pays se transforment en forteresses et érigent des murs et des clôtures de haute technologie (Israël-Palestine, Etats-Unis-Mexique, Inde-Cachemire, Afghanistan-Pakistan).Ces barrières de sécurité deviendront un vaste marché du désastre. Par exemple, les entreprises de sécurité intérieure en Israël ont un rendement boursier extraordinaire et ont sauvé le pays de la banqueroute.


La thèse de Naomi Klein (journaliste, essayiste canadienne – « La stratégie du choc, la montée d'un capitalisme du désastre », éditions Actes Sud) éclaire cruellement notre histoire récente. Histoire qui est celle de la « stratégie du choc » mise en oeuvre. La reproduction du capital à l'échelle mondiale repose tout à la fois sur des méthodes sanglantes (guerre, torture, etc.) et sur des dispositifs techniques sophistiqués (technologies de l'information et de la communication, industries de sécurité, surveillance généralisée, etc.)

 

Le mérite de Naomi Klein est de citer des noms : politiques, stratèges, patrons, financiers, économistes, journalistes. C'est à dire de montrer à qui profite cette stratégie. Le capitalisme avant d'être une mécanique anonyme (la loi du marché) est d'abord constitué par des hommes qui mettent en place des stratégies de domination et de pillage. Bref, le capitalisme est une société dirigée par une mafia de spéculateurs sans aucun scrupule. La démocratie est une contingence qui a largement fait son temps aux yeux des classes dominantes.


Il faut lire ce livre bouleversant et exceptionnel. Les médias en ont peu parlé.... et pour cause ! Les chiens ne mordent pas la main qui les nourrit. La thèse de NK repose sur une documentation magistrale et un travail d'investigation irréfutables. Elle nous livre l'histoire secrète de la libre concurrence et de la spéculation.


Il faut aussi tirer les leçons concernant notre présent immédiat. Cette stratégie du Choc est aussi celle du gouvernement Sarkozy (et plus généralement des gouvernements européens): accumuler et accélérer les contre-réformes afin de sidérer l'opinion publique et de diluer les résistances. Les lois liberticides de ces dernières années combinées au contrôle et au fichage généralisé des citoyens les plus actifs (Edvige, Cristina) sont révélateurs de cette méthode qui consistent à cibler toute forme de contestation. Informatiser les pièces d'identité au détriment de la vie privée, transformer de nombreuses professions en auxiliaires de gendarmerie, autoriser et multiplier les contrôles d'identité, voilà ce qui contribue à donner à notre société une allure totalitaire. Le citoyen est un coupable en puissance, condamné à être surveillé et contrôlé au moindre prétexte. Le gouvernement Berlusconi vient de déployer les patrouilles militaires en permanence dans les rues.

Les classes dominantes se préparent au pire. Il n'y a aucune place pour une politique réformiste. Non seulement parce qu'il n'y a plus de "grain à moudre". Mais aussi parce que la bourgeoisie a besoin de la guerre sociale. Une guerre qui peut rapporter gros ... même si elle peut tout y perdre. Le capitalisme n'est pas le mouton que l'on peut cuire à petit feu. La rupture et l'affrontement sont inévitables. Personne ne peut prévoir les formes, les modalités et la durée de cet affrontement. La crise boursière actuelle avec ses conséquences désatreuses constitue un véritable terrain d'expérimentation pour le nouvel ordre libéral.

Eduardo Galeano écrivait à propos de l'Amérique latine des années 1990 : « Les citoyens étaient en prison pour que les prix fussent en liberté. »On pourrait dire qu'aujourd'hui tous les citoyens sont fichés pour assurer le bon fonctionnement de « la concurrence libre et non faussée. »


Claude Luchetta (27/10/08)